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Fluiidd : l’intelligence artificielle au secours des canalisations industrielles
Issue de recherches menées au CEA après la catastrophe de Fukushima, la technologie SCAN42 de la start-up française Fluiidd surveille les écoulements dans les canalisations et détecte les anomalies en temps réel. Déjà déployée dans l’industrie laitière et à bord d’un navire pour Naval Group et la Marine nationale, elle mise sur l’intelligence artificielle embarquée pour anticiper les pannes et faciliter la maintenance.
Une poche d’air dans une canalisation, un début de cavitation ou une anomalie dans un circuit de refroidissement peuvent avoir des conséquences importantes sur une installation industrielle. Pour détecter ces phénomènes avant qu’ils ne provoquent une panne, la start-up française Fluiidd a développé SCAN42, un système de surveillance des fluides fondé sur la tomographie à impédance électrique et l’intelligence artificielle (IA).
À l’origine de cette technologie, une problématique de sûreté nucléaire apparue après la catastrophe de Fukushima, en mars 2011. Dès 2014, Mathieu Darnajou, aujourd’hui président de Fluiidd, mène ses recherches au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA). Dans le cadre de ses recherches, il a développé un capteur destiné notamment à mieux distinguer l’eau de la vapeur d’eau dans les circuits des installations nucléaires, afin de détecter certaines situations de surchauffe.
Cette technologie, issue de travaux de recherche menés sur plusieurs années, a ensuite trouvé des applications bien au-delà du nucléaire. « Toute la création de l’entreprise vient d’une invention faite par notre président, Mathieu Darnajou, qui est à l’origine chercheur en physique », explique Arielle Cogniat, directrice du marketing de Fluiidd.
Voir à l’intérieur des canalisations
Le principe de SCAN42 repose sur la tomographie à impédance électrique. Des électrodes intégrées au capteur font circuler un courant électrique et mesurent l’impédance entre les différents points de mesure. Ces données permettent de reconstituer une image de la répartition des fluides à l’intérieur de la conduite et de repérer les variations caractéristiques d’un écoulement anormal.
Le dispositif peut notamment contribuer à détecter des poches d’air, des phénomènes de cavitation ou d’autres perturbations susceptibles d’endommager les équipements. Lorsqu’elles atteignent une pompe, les bulles ou poches de gaz peuvent en effet accélérer l’usure des pièces mécaniques.
L’installation nécessite toutefois d’intervenir sur la canalisation : une section du tuyau est remplacée par le capteur, généralement raccordé à l’aide de brides. Fluiidd précise que cette intervention ne perturbe pas l’écoulement du fluide une fois le système installé. « On vient en rupture de la canalisation, mais on n’est pas intrusif dans le sens où on ne perturbe pas l’écoulement du fluide », souligne Arielle Cogniat.
Cette caractéristique est importante pour les industriels, qui doivent pouvoir surveiller leurs installations sans modifier les conditions de fonctionnement du procédé. La technologie vise ainsi des secteurs très différents, de l’agroalimentaire à la cosmétique, en passant par la chimie, l’énergie et le naval.
Une IA embarquée pour anticiper les pannes
La valeur ajoutée de SCAN42 ne repose pas uniquement sur son capteur. Le système électronique associé intègre une intelligence artificielle capable d’interpréter les mesures et de déclencher une alerte lorsqu’une anomalie est détectée.
Selon Fluiidd, le dispositif réalise environ 32 000 mesures par seconde. L’IA embarquée traite ces données directement sur l’équipement, sans dépendre d’un service externe ou d’une connexion au cloud. Cette architecture permet notamment de conserver une capacité d’analyse locale lorsque les contraintes de sécurité ou de connectivité limitent les échanges avec l’extérieur. « La plus-value de notre produit, c’est l’IA embarquée, donc ne pas dépendre de quoi que ce soit d’externe, ainsi que la rapidité et la quantité de mesures », résume Arielle Cogniat.
Le traitement des données peut être adapté aux besoins de chaque client. Le capteur reste compatible avec différentes applications, tandis que les paramètres de l’IA sont ajustés en fonction des anomalies recherchées ou du procédé à optimiser. « La partie capteurs est totalement compatible et c’est plutôt la partie IA qu’on va adapter », précise-t-elle. Fluiidd conserve ainsi la maîtrise du logiciel, présenté comme l’un des éléments différenciants de sa technologie.
Les alertes peuvent être affichées localement ou transmises au système d’information industriel du client, par exemple via un automate. Dans le domaine militaire, les exigences sont différentes : les utilisateurs peuvent privilégier un traitement et une alerte à bord, sans transmission des données vers l’extérieur.
L’objectif est de passer d’une maintenance réactive, déclenchée après l’apparition d’une panne, à une maintenance prédictive. En repérant une anomalie qui se répète ou s’aggrave, le système doit permettre d’intervenir avant la défaillance, par exemple lors du prochain passage au port d’un navire.
Une première application dans le domaine naval militaire
Fluiidd a déjà déployé sa technologie chez un industriel nord-américain de l’industrie laitière. L’entreprise indique également avoir installé SCAN42 à bord d’un navire pour Naval Group et la Marine nationale, afin de surveiller des circuits d’eau. La start-up ne communique pas de détails sur le bâtiment concerné ni sur la nature précise des circuits suivis.
À bord d’un navire, les réseaux d’eau remplissent de nombreuses fonctions : alimentation en eau potable, circuits sanitaires, lutte contre l’incendie ou refroidissement des équipements. Une défaillance peut affecter la disponibilité de certains systèmes et compliquer les opérations, notamment lorsque le bâtiment se trouve loin d’un port.
C’est là que la maintenance prédictive prend tout son intérêt. « Ce qui est très intéressant dans le domaine naval, et encore plus dans celui de la défense, c’est la notion de maintien en condition opérationnelle », explique Arielle Cogniat.
Le système pourrait donc aider les équipes techniques à identifier une dérive avant qu’elle ne se transforme en panne et à planifier une intervention au moment le plus approprié. Cette capacité présente également un intérêt pour les navires civils, dont les circuits doivent rester opérationnels pendant de longues périodes en mer. La technologie reste duale : conçue à l’origine pour des applications civiles et nucléaires, elle peut être adaptée aux besoins de la défense.
Une start-up qui conserve la maîtrise de son IA
L’adaptation à différents environnements industriels constitue l’un des axes de développement de Fluiidd. Les besoins varient selon les fluides, les procédés et les défauts à détecter mais l’entreprise entend s’appuyer sur une même architecture de capteur et adapter le traitement logiciel à chaque cas d’usage. Créée en 2023, la société s’adosse sur une équipe de dix personnes, composée notamment de chercheurs, d’ingénieurs et de spécialistes de l’intelligence artificielle et de l’électronique embarquée. « On va du physicien à l’ingénieur embarqué », résume sa porte-parole.
Au-delà de la surveillance des canalisations, l’enjeu est de transformer des mesures physiques en informations directement exploitables par les opérateurs. Dans l’industrie comme à bord des navires, détecter tôt une anomalie peut permettre de limiter les dommages matériels, de réduire les interruptions de service et d’améliorer la disponibilité des installations. Pour Fluiidd, l’IA embarquée doit précisément faire le lien entre la mesure, l’alerte et la décision de maintenance.
- Pascal Samama